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Le blog de Blaise
samedi 26 janvier 2008, a 00:57
Pater Noster
 

La question se pose pour les traductions du Notre-Père: reprennent-elles avec justesse la profondeur de la prière initiale? Le Notre-Père a une importance particulière: c'est la seule prière que Jésus ait laissée. Traduite dans de multiple langues, elle ne rend fatalement ni exactement  la subtilité ni la profondeur qu'elle avait dans la langue dans laquelle elle a été prononcée initialement. D'autant que les textes sont traduits puis retraduits.
 
Alors qu'un jour j'en parlais avec un ami très catholique, il m'exprimait ses doutes quant au passage qui évoque le "pain quotidien". Il lui semblait absurde de parler de pain à tout heure du jour ou de la nuit, et cette prière pour lui ne trouvait tout son sens qu'à l'heure de manger, précisément, alors que le sens est aussi tout autre, et bien plus profond. C'était un brave homme pourtant que cet ami, mais il n'avait pas bien compris le sens de la prière que chaque dimanche au moins il récitait, sans avoir toujours reçu les bonnes explications.
 
D'ailleurs, pourquoi ne pas le dire? La prière, retraduite actuellement en français perd toute sa force, et ne retranscrit que faiblement la prière initiale, dans l'usage habituel. Il n'y a que la sincérité avec laquelle elle est prononcée qui rattrape les choses, mais malheureusement, le sens est perdu, sans une connaissance un peu plus approfondie, notamment de l'ancien testament. La question n'est que rarement soulevée, et elle est presque gênante, à travers les questions en cours, entre la prière en latin ou en langue vernaculaire.
 
Le texte de l'abbé Pellabeuf y trouve donc tout son sens. L'abbé m'a permis de le copier ici, et bien entendu, j'encourage tout un chacun, à aller visiter son blog Pageliasse , pour de nombreuses raisons: il est d'abord fort bien écrit, mais aussi très profond sur diverses questions. Et puis il sent le vécu, et l'homme de foi, qui l'évoque simplement.
 
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Pater Noster
 

Le problème principal soulevé par la traduction liturgique officielle du Pater en français réside dans la phrase : " Ne nous soumets pas à la tentation. " Il s'agit de rendre " Et ne nos inducas in tentationem. " Tout va donc se jouer sur le sens des mots " tentatio " et " inducere ". La prière du Seigneur a fait l'objet d'une étude extrêmement approfondie de l'abbé Jean Carmignac dont il faudrait tenir compte : c'est son très beau petit livre " A l'écoute du Notre Père " que nous suivons essentiellement ici.

" Tentatio " a deux sens en dépendance l'un de l'autre, mais finalement assez différents et on ne peut pas résoudre la difficulté sans les distinguer. Le premier sens est " épreuve ", le second est " incitation au mal ". Signalons le commentaire complet de Guillaume Durand de Mende (Le sens spirituel de la liturgie, réédité en 2003 - voir chapitre XLVIII, paragraphe 8).

Une épreuve signifie une occasion de prouver ou de manifester quelque chose. Ainsi une épreuve sportive permet aux champions de prouver leur force et leur adresse ; on parle des épreuves d'un examen comme d'une occasion de manifester les connaissances et l'intelligence des élèves. Les graves peines ou difficultés de la vie sont appelées épreuves car elles permettent de révèler les qualités de l'âme de ceux qui les subissent. Par rapport à Dieu, une épreuve est une occasion de manifester son amour en résistant au mal qui en est le refus.

Ainsi Jésus éprouve Saint Pierre : " M'aimes-tu ? " Et toutes les épreuves auxquelles Il permet que nous soyons confrontés sont des variantes de cette question. On fait remarquer que Job en ce sens est éprouvé par Dieu. En fait il faut voir que ce n'est pas Dieu qui tente, mais qui permet l'épreuve. Si l'on invoque le livre de Job dans la présente discussion, on doit toujours se souvenir que la présentation de la tentation y est dépendante de l'espèce de dramaturgie initiale de ce livre : Satan s'y invite à la réunion des Anges et le Seigneur lui adresse la parole. Cette scène n'a pas d'autre fondement théologique que d'introduire le reste de l'action. Mais de soi, seule une lecture fondamentaliste de l'Ecriture Sainte permettrait d'imaginer comme vraisemblable une présence de Satan dans l'assemblée des Anges, d'où il a été exclu, et un dialogue avec Dieu, qu'il abhorre.

Dans ce premier sens du mot " tentatio ", donc, bien que Dieu permette l'épreuve, il ne la provoque pas directement. Bien au contraire, tout en laissant se développer les causes secondes selon leur cours normal, il intervient pour nous aider à triompher des difficultés. Il ne sert de rien, par conséquent, de demander à Notre Père du Ciel de ne pas nous soumettre à l'épreuve. C'est comme Lui demander de nous exempter de porter notre croix à sa suite, Lui demander de ne plus nous compter parmi ses disciples et ses frères et ses soeurs.

Reste le sens le plus courant en français contemporain du mot tentation : il s'agit d'une incitation au mal. Il suffit pour s'en persuader de voir l'usage de ce mot dans les publicités. Ces appels aux instincts de base montrent bien le sens immédiat des expressions qu'ils utilisent. La tentation est ainsi perçue comme une incitation à s'attacher totalement à un objet créé, selon un désir qu'on tente de nous inculquer. On rejoint donc la définition même du péché, qui est attachement désordonné à la créature au détriment de la perception de la bonté intrinsèque de celle-ci, simple reflet de la bonté infinie du Créateur.

C'est pourquoi beaucoup ressentent la phrase " Ne nous soumets pas à la tentation " comme un blasphème, et à des degrés divers selon les personnes, ce sentiment se rencontre dans toutes les couches de la population des fidèles. C'est comme si un enfant demandait à son Père de ne pas le jeter par la fenêtre : quand bien même un père de la terre pourrait faire du mal à son enfant en parfaite connaissance de cause et en toute responsabilité, comment imaginer que Notre Père du Ciel puisse être dans une telle disposition qu'on doive lui demander de ne pas y donner libre cours ?

Il faut à présent examiner le mot " inducere ". " Ducere " signifie " conduire ", " dux " se traduit par " guide ". Le préfixe " in " ajoute l'idée d'un mouvement vers l'intérieur. Par conséquent " inducere " peut se traduire par " conduire dans ", ce qui est synonyme de " faire entrer ". Le sens est celui d'un causatif. Le causatif est une forme verbale qui exprime qu'on cause une action. Par exemple, quand on fait construire une maison, on ne la construit pas soi-même, mais on est la cause de ce que la maison est construite.

Remarquons qu'à cette espèce de causatif qu'on pourrait dire actif, s'ajoute une autre espèce, celle du causatif qu'on peut dire passif. Ainsi quand on laisse construire une maison, on n'est pas directement cause de la construction ; simplement on ne fait rien pour s'opposer à la cause de la construction. En tout cas, que le causatif soit actif ou passif, on a besoin en français, la plupart du temps, d'un auxiliaire, faire ou laisser, pour l'exprimer.

Mais les choses se compliquent encore un peu si l'on considère que dans le Pater on a affaire à un causatif négatif. En effet, " ne pas faire construire " est très différent de " faire ne pas construire ". Dans le premier cas, on est indifférent à la construction ; dans le second cas, on y est opposé. La même remarque peut être faite pour les causatifs passifs. Tout le problème est de savoir si la négation porte sur l'auxiliaire ou le verbe d'action lui-même.

Car si, en français, on a recours à un auxiliaire pour exprimer la cause, il existe de nombreuses langues où le causatif est marqué non par un auxiliaire, mais par une forme particulière du verbe d'action. C'est le cas dans les langues bantoues par exemple. (Voir aussi annexe sur le Pater en langue bantoue.) C'est le cas aussi dans les langues sémitiques, araméen ou hébreux, dans lesquelles Jésus a enseigné sa prière à ses disciples. Par conséquent il est impossible de traduire convenablement en français cette demande du Pater sans avoir déterminé si la négation doit porter sur l'auxiliaire ou sur le verbe d'action. Les auditeurs du Christ, étant de langue sémitique, étaient habitués dans ces cas à faire les transpositions nécessaires d'après le contexte. Et c'est le contexte de la foi des disciples de Jésus, celle de l'Eglise, qui permet de trancher.

Les tout premiers traducteurs du Pater en grec faisaient naturellement cette transposition, mais pas ceux à qui était destinés la traduction. D'où sans doute la mise au point de Saint Jacques, dés le début de son épître (I,13) : " Que personne ne dise : ‘Je suis tenté par Dieu.' " Cette phrase s'explique dans le contexte du Notre Père. Très tôt l'Eglise apostolique a eu des groupes de fidèles parlant grec et a traduit pour eux l'oraison dominicale. Mais le grec, pas plus que le latin ou le français, ne connaît de forme causative sans auxiliaire. Il est fort probable que c'est dans la logique d'une traduction hâtive du Pater que certains fidèles hellénisants ont pu imaginer que Dieu nous soumet à la tentation. Toujours est-il que Dieu ne nous tente pas, dans le sens d'une incitation au mal, et qu'il est au moins incongru de Lui demander de ne pas le faire.

Ajoutons que " inducas " n'est pas à proprement parler un impératif, mais un subjonctif, ce qui est beaucoup moins abrupt. Si on avait voulu en latin une forme impérative, cela aurait donné " noli inducere nos ", littéralement : " ne veux pas nous faire entrer ". La forme au subjonctif est respectueuse de la majesté divine, et peut se rendre par : " Puisses-tu ne pas nous faire entrer en tentation ".

Enfin, le mot inducere ne peut en aucun cas se traduire par soumettre. Ajoutons que c'est le propre d'une langue liturgique que de mettre entre l'orant et le texte une distance telle que celui-ci peut prendre une valeur particulière. Tandis que dans une langue utilisée aussi pour les autres usages quotidiens, cette distanciation n'est guère possible, d'où le malaise perceptible chez un grand nombre de fidèles de tous âges et de toutes conditions à propos de la traduction de ce passage.

Il est regrettable qu'au siècle où les progrès de l'exégèse ont permis de résoudre l'énigme de cette demande on en ait fait une formulation si dommageable. Et il est pour le moins surprenant que malgré les demandes instantes et répétées il ait été impossible d'en obtenir la modification, ni même d'entrer sérieusement en discussion. Maintenir le formulation actuelle serait du fondamentalisme et de l'obscurantisme. Le principe de la " veritas latina ", énoncé plus haut, impose une rectification. Comme d'ailleurs celui du recours au texte originel en cas de doute, même s'il s'agit ici d'une rétroversion supposée, car on a fait appel dans le raisonnement non à une conjecture, mais à un fait massif : l'existence d'une forme de causatif dans l'une et l'autre des langues dans lesquelles Notre Seigneur a exprimé sa prière.

 

D'autres questions surgissent à la lecture du texte officiel liturgique. Elles sont moins importantes que ce qui précède, mais en raison du caractère fondamental de l'oraison dominicale, il faut aussi les évoquer.

Il y a tout d'abord l'emploi du mot " vienne " pour traduire " adveniat " : on oublie purement et simplement le préfixe " ad ". Par le cours inévitable du temps, le retour du Christ et son règne viennent, se rapprochent. Il est inutile d'en faire l'objet d'une demande spéciale. Ce que Jésus nous fait demander à son Père, c'est de hâter le jour de son retour. Nous devons demander comme une grâce non pas que le temps suive son cours, mais que le temps soit abrégé. Par son étymologie, le mot retenu traditionnellement, " arrive " - qui évoque " toucher à la rive " - mérite d'être rétabli, si l'on ne trouve rien de plus précis.

" Fiat " serait peut-être mieux rendu par " se fasse " plutôt que par " soit faite ". Cependant le mot latin permet les deux interprétations. Toutefois on peut préférer une expression qui laisse toute sa part à l'initiative de Dieu, si vraiment une nuance d'activisme humain était perçue à bon droit dans " soit faite ".

" Aujourd'hui " signifie " en ce jour ", en sorte que le texte officiel semble pléonastique : " donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour " ne rend pas le difficile " épiousios " grec; " jusqu'à demain " serait plus satisfaisant. Le pain que nous demandons n'est pas le pain " de ce jour ", mais, et la nuance est importante, le pain de chaque jour. Il y a une allusion à la manne : chaque famille des Hébreux en ramassait le matin devant sa tente durant les quarante ans au désert, et quelle que soit la quantité récoltée, il y en avait suffisamment pour la journée, sans plus. Cette réminiscence implique une mesure dont Dieu a l'initiative, là encore, Lui qui sait mieux que nous ce qu'il convient de Lui demander. Et cette mesure se prend en Dieu infini. Le Pain Vivant est en personne le Verbe de Dieu fait chair : quand Jésus annonce qu'il donnera sa chair en nourriture, c'est dans le contexte d'une discussion sur le miracle de la manne. Les auteurs insistent pour que le mot " quotidien " soit perçu comme pouvant indiquer une ouverture à la nourriture de l'âme, la nourriture surnaturelle.

" Pardonne-nous nos offenses " pourrait être avantageusement remplacé par " remets-nous nos dettes ", afin de mieux respecter ce que le latin rend de saveur évangélique. Cependant la version traditionnelle a admis l'usage maintenu dans le texte officiel liturgique et peut-être serait-il imprudent de ne pas le conserver. En revanche, le " aussi " n'est pas bien placé. " Comme nous pardonnons aussi à ceux qui... " semble indiquer que nous pardonnons d'abord à ceux qui ne nous offensent pas !... La particule " aussi ", qui existe dans le grec (et dans l'hébreu) sous-jacent ne peut se rattacher qu'au sujet : " comme nous aussi, nous pardonnons... " En latin, le " et " précède " nos " et il convient de dire " comme nous aussi nous pardonnons (ou : remettons) " et non pas " comme nous pardonnons aussi ".

 

Pour conclure, voici la traduction très nette et rigoureuse du " Pater noster " proposée, indépendamment du texte latin, par M. l'abbé Jean Carmignac :

" Notre Père des Cieux, que, sur la Terre comme au ciel, Ton Nom soit glorifié, Ton Règne arrive, Ta Volonté soit faite. Donne-nous aujourd'hui notre pain jusqu'à demain. Acquitte-nous de nos dettes comme, nous aussi, nous avons acquitté nos débiteurs. Garde-nous de consentir à la tentation, mais écarte-nous du démon. "

 

On retrouvera le texte initial sur ce lien, avec une annexe pour la langue bantoue.

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Commentaires
#1
Guy Frysou écrit le mardi 29 avril 2008, A 09:18
Votre article répond aux questions que je me posais sur le Notre Père. Comment donner son sens originel à cette prière, quand nous ne la connaissons que par des traductions sans doute imparfaites dès l'origine ?

J'ajouterais pourtant un point important : c'est une prière quotidienne. On demande à Dieu, chaque jour, un jour "divin", un jour qui voie l'avènement du règne de Dieu, c'est-à -dire un jour où rien n'échappe au contrôle de la bonté de Dieu. On demande un jour qui ne soit pas un jour d'épreuve. On demande un jour qui ne soit pas un jour d'indigence (matérielle ou spirituelle). On demande un jour qui ne soit pas un jour de règlement de compte, c'est-à -dire aussi de punition pour nos fautes . On demande un jour qui ne soit pas un jour de malheur. Car l'épreuve, la faim, la punition, le malheur nous détournent de la Vie divine et nous rendent dépendants de la contingence. Ils sont "la coupe amère" que Dieu nous fait boire parfois, et qu'il est légitime de vouloir repousser, comme le Christ lui-même le fit au Mont des Oliviers. Mais cette coupe "mortifère" ne saurait triompher définitivement de la Vie, si la foi et l'espérance accompagnent notre prière quotidienne.
#2
Blaise écrit le samedi 03 mai 2008, A 20:19
Je suis très heureux de votre commentaire.

Oui, ce texte est très bien fait, il s'agit d'un texte que j'ai demandé de reproduire à l'abbé Pellabeuf qui tient un tout petit blog, très peu alimenté à présent, mais tout à fait passionant. Peu alimenté, certes, mais il y a déjà de quoi lire malgré cela...

J'ajoute qu'il écrit particulièrement bien et que ces récits sur la foi comme sur ses voyages sont tout à fait digne d'intéret.

Il écrit aussi sur sa propre vision de la foi, c'est tout à fait passionant.

Je vous invite à le lire, sur son blog : http://pageliasse.hautetfort.com/

Voir un texte sur Jésus et Bouddha également.

Merci de votre passage, qui m'a fait un grand plaisir

Blaise
#3
Bruno écrit le mercredi 08 octobre 2008, A 08:56
Merci pour cette explication de texte qui répond aux doutes que j'ai quant au texte du Notre Père, en particulier sur le " ne nous soumets pas à la tentation". L'ancienne version, apprise plus jeune du "ne nous laisse pas succomber" me paraissait déjà plus juste, et je l'ai conservée. En effet, comment Dieu peut-il vouloir nous soumettre à la tentation, càd nous "tester" en permanence et nous inciter implicitement au mal ? Cela me paraît être un non-sens. En revanche demander de nous aider à ne pas succomber me paraît plus cohérent.
#4
Blaise écrit le dimanche 12 octobre 2008, A 11:10
Bonjour Bruno,

Oui, je suis bien d'accord.

Enfant j'ai été envoyé au catéchisme et je me souviens très bien que les personnes qui enseignaient étaient des bonnes femmes entre deux âges, engagées et certainement honnêtes, mais dont l'enseignement avait de quoi faire frémir et se limitait à une recommandation aux bons sentiments...

Elles avaient tout du côté un peu gnan-gnan de ces nouveaux curés, sympathique et honnêtes eux aussi, mais qui ne comprennent pas que leur rôle n'est pas de jouer au foot avec les enfants de leur paroisse.

Merci Bruno de ce passage!
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