 Dans le petit magasin que je fréquente, au sein de ma commune, il est
une caissière pas tout à fait comme les autres et que j'affectionne
particulièrement.
Ce n'est pas une jolie caissière, quoi qu'elle n'a pas dû être vilaine
fille il y a de cela quelques années. A bien regarder son visage, elle
a certainement dépassé les cinquante années. Sans être vilain, son
visage est passablement ridé, elle n'est pas la plus rapide des
caissières, il faut souvent lui répéter. Cette brave femme n'a pas le
sein lourd et le décolleté arrogant, mais comme les autres caissières,
elle n'a qu'une sorte d'uniforme, et pas du meilleur goût....
Certains clients semblent la bouder. Il faut bien le dire, elle est
parfois lente, je l'avais d'abord remarqué, mais sans y porter
franchement attention. Dans la queue, je ne regarde pas les caissières,
mais le caddie de ceux qui me précèdent, pour m'assurer qu'ils ne sont
pas trop pleins, et bien mal m'en prend quelques fois... il m'arrive
d'y perdre un temps fou, plus qu'aux autres caisses!
Elle est gentille ma caissière, pas obséquieuse pour autant, elle ne
ressemble pas non plus à ces caissières qui vous pressent d'un air un
peu irrité, parce que vous n'avez pas rempli votre sac assez
rapidement, elle ne montre pas d'impatience après votre carte bancaire,
parce que vous la cherchez dans votre porte-feuilles, ou que vous
hésitez entre remplir vos sacs et trouver un moyen de paiement, bien au
contraire, elle semble faire plus attention à vous que les autres
caissières. Quand vous avez plusieurs bouteilles dans un sac, elle vous
en tend un autre, pour le doubler afin qu'il ne craque pas, gentiment,
mais sans affectation.
Oui, je l'aime ma petite caissière et d'autant plus depuis que j'ai
découvert qu'elle est sourde, mal-entendante comme on dit pudiquement
aujourd'hui. C'est un petit panonceau qui m'a éclairé sur son handicap.
Des clients avaient sûrement un peu râlé, et il a été placé en début de
caisse. Elle n'entend pas grand chose, il faut bien dé-ta-cher les
mots. Je ne l'avais pas remarqué auparavant.
Le jour où je l'ai su, j'ai peut-être parlé un peu trop fort pour
qu'elle me comprenne. C'était ridicule, je ne me suis pas rendu compte
aussitôt. Mais depuis je ne lui parle qu'en face, en prononçant comme
il faut, sans hausser le ton et elle comprend très bien ce que je lui
dis. Au moment où je quitte la caisse avec mes achats, elle me fait un
signe de remerciement, elle me remercie de passer à sa caisse. Elle a
certainement compris que j'aime à passer par elle, plus
particulièrement.
Ce n'est pas pour son handicap. Je lui trouve des qualités humaines que
les autres caissières n'ont pas. Elle a ce petit plus qu'ont les
personnes handicapées, ce surplus d'écoute et d'attention, qui nous
fait tant défaut à nous tous, les valides, ceux qui ne font pas
d'effort particulier pour les autres humains, ceux qui dans la vie
regardent comment ils seront le plus en vue. Nous avons des handicaps,
mais les autres ne les voient pas : c'est plus commode.
Peut-être mon petit magasin l'a-t-il employée pour bénéficier
d'avantages fiscaux, cela existe pour les personnes handicapées, afin
de les aider à trouver un emploi. Un travail, c'est une dignité. Je
suppose qu'avec le handicap, la dignité a plus d'importance que pour
les autres.
Mais c'est bien moi qui devrais la remercier. Enfin un employé de
caisse avec lequel on entretient un véritable rapport humain! Mais je ne
comprends pas bien pourquoi les autres clients la boudent. On passe
souvent plus vite à sa caisse, même si elle ne comprend pas tout, même
si elle ne s'exprime pas toujours bien. Et puis, c'est vraiment une
femme agréable...
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